Cent jours, cent nuits

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Lukas Bärfuss, Cent jours, cent nuits, (traduit de l’allemand par Bernard Chartreux et Eberhard Spreng) L’Arche, 2009

 

Pour raconter les cents jours du génocide de 1994, Lukas Bärfuss, dramaturge suisse de langue allemande, adopte un point de vue décentré : celui de David Hohl, coopérant suisse qui assiste impuissant aux événements, reclus dans une maison où il s’est caché pour ne pas être évacué comme l’ont été presque tous les étrangers au début du génocide.

Les premières pages du roman mettent en place le cadre narratif : on y découvre David Hohl, quelques années après le génocide, désabusé, solitaire et brisé (ce qui pourtant ne lui coupe pas l’appétit…) face à un premier narrateur indéfini qui lui rend visite avec l’espoir de l’entendre évoquer son passé rwandais. Après quelques pages décousues, dans lesquelles les voix narratives et les époques se mêlent, le récit devient linéaire et David Hohl raconte sa tranche de vie africaine, qui s’ouvre avec son arrivée en 1990 au Rwanda (précédée d’une scène de faux départ à l’aéroport de Bruxelles, emblématique des mésaventures qui l’attendent sous les tropiques…) et se conclut durant les mois qui suivent le génocide par son errance dans les camps de réfugiés au Congo.

Parmi les livres qu’il a lus et qui ont façonné son imaginaire de l’Afrique, David Hohl mentionne la nouvelle de Conrad, Cœur des ténèbres. Lukas Bärfuss, comme d’ailleurs de très nombreux lecteurs européens, partage certainement cette fascination. Ainsi, en forme d’hommage indirect, choisit-il une structure narrative similaire.

La comparaison avec les personnages de deux nouvelles de Conrad rééditées en 2006 dans la collection Futuropolis[1] permet d’éclairer certaines spécificités thématiques du roman de Lukas Bärfuss. Cœur des ténèbres met en scène des hommes puissants, des aventuriers capables de partir à la découverte et à la conquête de régions inconnues, à une époque où de vastes taches blanches subsistent sur la carte de l’Afrique. Profondeur des réflexions et des sentiments, courage, énergie, volonté, révolte contre les conventions sociales ou les préjugés de leur époque: tels sont quelques unes des qualités héroïques que partagent Marlow et Kurtz.

A ces héros de la conquête coloniale succèdent les administrateurs d’Un avant poste du progrès ou beaucoup plus tard, après la décolonisation, les coopérants de Cent jours , cent nuits. Dans leur cas, ce qui frappe, c’est le grand écart qui existe entre les idéaux du progrès et de la mission civilisatrice (chez Conrad) ou humanitaire (chez Bärfuss) dont ils sont pénétrés et la réalité de leur médiocrité, de leur cupidité, de leur manque de grandeur et de courage, ou de la violence qu’ils exercent, parfois de manière inconsciente, sur les populations. Une telle contradiction est implicitement dénoncée par les deux auteurs.

Cent jours, cent nuits est donc un roman de la démystification. David Hohl part en Afrique rempli de nobles projets et de bons sentiments. Doté d’un solide sens moral, il est prêt à combattre l’injustice et le mal qu’il rencontrera sur sa route. Mais le Rwanda des années 90 va mettre à mal les idéaux de ce chevalier helvétique de l’humanitaire. Au terme de ses mésaventures, il acquière une sorte de lucidité désabusée, qui semble le condamner à la solitude, à l’impuissance, à l’inaction.

Les épreuves qui l’attendent en Afrique ont sur la conscience de ce personnage des effets contrastés. Elles lui permettent de se déniaiser, dans le double sens où il découvre les plaisirs de la sexualité et où il remet en question sa représentation simpliste du bien et du mal. Mais d’un autre côté, privé de ses cadres moraux, sociaux et intellectuels au moment où la violence se déchaîne sur le pays, et manquant de volonté, insuffisamment charpenté, il assiste impuissant aux massacres, et se compromet aux côtés d’un groupe d’assassins et dans les bras de leur égérie, son amante. Il navigue alors en eaux troubles, attiré par ce mélange d’érotisme et de violence. Une telle chimie a sur la conscience de cet homme sans qualité des effets désastreux.

On devine que les sentiments de l’auteur pour son « coopérant » sont ambivalents. Il est certes peu probable de l’entendre un jour proclamer : David Hohl, c’est moi. Par contre, on sent bien que la lucidité progressive acquise au cours du roman par son personnage permet à Lukas Bärfuss de critiquer l’action de la coopération suisse au Rwanda dans les années qui ont précédé le génocide. Aveuglés par leurs intérêts personnels ou leur naïveté, par des années de collaboration parfois très proche (la Suisse a financé le poste du conseiller personnel de l’ancien président rwandais…) avec un pouvoir autoritaire qui leur a assuré des conditions de travail satisfaisantes, les coopérants suisses de Cent lours, cent nuits ne sentent pas monter dans le pays la menace génocidaire. Et quand les violences s’abattent sur la Suisse de l’Afrique, ils n’ont que le temps de s’en aller, et de se faire oublier. Tel est le (trop ?) sévère constat sur lequel se conclut le roman : « (…) nous étions là-bas, et (…) de toutes les nations, c’est nous qui avons investi le plus d’argent dans ce pays. Notre chance fut toujours que pour chaque crime auquel un Suisse avait pris part, une crapule encore plus grande avait trempé dans l’affaire, qui attirait sur elle toute l’attention et derrière laquelle nous pouvions nous cacher. Non, nous ne faisons pas partie de ceux qui causent des bains de sang. Cela, d’autres le font. Nous, nous nageons dedans. Et nous savons exactement comment il faut bouger pour rester à la surface et ne pas couler dans la sauce rouge »

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