Déogratias

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Stassen, Déogratias, Dupuis, « Aire libre », 2000

 

Parmi les fictions qui tentent de représenter le génocide des Tutsi, la bande dessinée de Stassen est peut-être la plus sombre. Regardons la couverture : un adolescent s’y tient prostré au premier plan. Son visage et sa posture expriment la peur ou la folie. Immobile, il attend seul dans la nuit on ne sait quel ennemi, quel fantôme. Craint-il que s’abatte sur lui la violence des hommes ? Ou attend-il de bondir sur quelque proie ? Au-dessus de lui, le ciel étoilé, immense, avec tout en haut, à gauche, comme suspendu dans un ciel sans Dieu, son nom : Déogratias.

Les grands thèmes de l’histoire sont posés : la folie, les hommes transformés en animaux, la nuit comme métaphore de l’horreur, la nuit intérieure dans laquelle sombrent les esprits, et la mort qui guette les innocents.

Le récit s’ouvre sur une scène de retrouvailles : un adolescent en haillons, Déogratias, est invité par un touriste français qui le reconnaît à boire une bière à la terrasse de l’hôtel Umusambi. Nous sommes dans une ville du Rwanda, après le génocide. Des bribes de la discussion permettent de faire surgir des pans du passé. Au fil des pages et des rencontres de Déogratias dans le présent de l’après génocide, nous sont donnés les morceaux d’un puzzle qui nous permettent de recomposer peu à peu le destin tragique des personnages. On retrouve ici la structure du roman de Tierno Monénembo, L’Aîné des orphelins.

Une telle dramaturgie, fondée sur l’utilisation d’une double temporalité, a pour principal effet de créer autour des personnages des mystères dont certains ne se lèvent entièrement que dans les dernières pages. Le suspense est d’autant plus fort qu’il concerne le sort de personnages jeunes, joyeux, innocents, dont on espère qu’ils vont pouvoir échapper au génocide.

Et c’est parce que cet espoir est en fin de compte déçu que la lecture de cette bande dessinée est peut-être plus éprouvante encore que ne l’est le visionnement du film de Michael Caton-Jones, Shooting dogs. Les deux œuvres progressent implacablement vers l’abîme, vers la mort des innocents, vers la nuit, vers ces contrées désolées dans lesquelles les chiens dévorent des cadavres. Seule une jeune femme, et peut-être quelques enfants, échappent à la tragédie dans Shooting dogs, infime touche d’espoir dans un monde qui sombre dans la barbarie. Déogratias ne nous offre aucune consolation.

Autre différence notable entre les deux œuvres : le prêtre catholique dans le film est admirable. Courageux, digne, il se sacrifie pour permettre de sauver des vies. Dans la bande dessinée, les deux religieux quittent le Rwanda au début du génocide, abandonnant leurs ouailles aux machettes des assassins. Le plus âgé, corrompu, ne semble guère affecté d’avoir laissé ses paroissien(ne)s à la seule protection de Dieu. Le plus jeune, impuissant et peu courageux, sauve tout de même, un peu par hasard, une petite fille qu’il emmène en Belgique.

L’histoire imaginée par Stassen soulève par ailleurs la question de la justice. Trois personnages associés à sa tragédie sont empoisonnés par Déogratias : un adjudant-chef français grossier, un chef de milices sanguinaire ayant échappé aux mailles de la justice et un officier du FPR. L’assassinat des deux premiers permet d’explorer ces zones d’ombre de la conscience dans lesquelles la vengeance peut paraître légitime. La mort du troisième complique le traitement du thème : Déogratias tue, sans distinguer leur niveau de culpabilité, tous ceux qui ont été associés à sa tragédie personnelle.

De quelle tragédie s’agit-il : celle d’un jeune Hutu bon vivant et sympathique transformé par les circonstances en assassin et en violeur. Hanté par la vision du corps dévoré par les chiens des deux jeunes femmes tutsies qu’il a aimées avant et brutalisées durant le génocide, il sombre dans la folie, a l’impression de devenir un chien lui-même . Après avoir dévoré les responsables ou les simples témoins de sa métamorphose, il disparaît dans le néant.

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