L’aîné des orphelins

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Tierno Monénembo, L’aîné des orphelins, Seuil, Points, 2000.

 

En 1998, l’écrivain tchadien Noccky Djedanoum initia le projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire », qui permit à dix écrivains africains de séjourner à Kigali et plus tard d’écrire un témoignage. Parmi les livres issus de ce projet et parus dans les années 2000, L’aîné des orphelins de Tierno Monenembo se présente sous les traits d’une fiction. Une note liminaire l’affirme clairement : « Si le génocide rwandais est irréfutable, les situations et les personnages de ce roman sont, eux, fictifs pour la plupart ».

Le héros narrateur, prénommé Faustin, est un adolescent de 15 ans dont on apprend dès la deuxième page du roman qu’il attend la mort dans la prison centrale de Kigali. Sur le mode rétrospectif et de manière non chronologique, il raconte sa vie[1].

Le choix d’une telle discontinuité narrative permet d’une part de faire surgir tout au long du récit des mystères (pourquoi Faustin est-il condamné à mort, où se trouvent ses parents, qu’est-il arrivé à ses sœurs et à son frère), qui imposent au lecteur une lecture active, sous peine d’être désorienté. Effets d’attente (le mystère familial n’est levé que dans les dernières pages) et frustration interprétative (on ne saura jamais ce qui est arrivé durant le génocide aux sœurs et au frère de Faustin) se conjuguent pour créer dans l’esprit du lecteur un sentiment d’inconfort qui le place, face à un récit troué et décousu, dans une situation semblable à celle du personnage face au chaos du monde.

D’autre part, un tel choix permet de mettre en scène en creux le traumatisme vécu par Faustin, qui semble avoir refoulé les événements violents vécus lors du génocide. Ce n’est qu’au terme d’un cheminement douloureux et sinueux dans les méandres de son passé tragique, qu’il parvient à se souvenir de la scène tragique qui se trouve à l’origine de ses malheurs, et à la raconter, dans les dernières pages du récit.

Un mot sur le style du récit : le choix d’une voix narrative adolescente n’implique pas, chez Monénembo, la création d’un style singulier, à l’instar de celui que Romain Gray avait brillamment inventé dans la Vie devant soi. Le style est le plus souvent soutenu, littéraire, et seules quelques maladresses lexicales, signalées par des italiques, rappellent l’inexpérience, en tant que narrateur, de Faustin.

La comparaison avec la Vie devant soi mérite d’être poursuivie, pour aborder, de manière latérale, la spécificité du roman de Monénembo du point de vue des valeurs qu’il véhicule. A partir d’une situation similaire (famille décimée par la violence, misère sociale, cadre moral renversé), les deux héros cheminent vers des lieux opposés. Momo chez Romain Gary trouve au terme de sa trajectoire une nouvelle famille, et (on peut l’espérer) le bonheur. Le message optimiste du roman proclame que malgré un déterminisme familial et social désastreux, il est possible, grâce à l’amour, de trouver le chemin du bonheur. Rien de tel chez Monénembo, dont le regard est marqué par le plus profond pessimisme. Faustin ne se remet jamais de l’épreuve cruelle qui mit fin lors du génocide à l’innocence de son enfance, et ni l’amour ni l’amitié ne l’empêchent de glisser inexorablement vers l’abîme. Pour une victime du génocide, pas de vie devant soi…

[1] Le choix d’un tel narrateur et d’une telle structure narrative n’est pas sans évoquer quelques œuvres célèbres de la littérature française, parmi lesquelles on peut mentionner ici le roman de Romain Gary, La vie devant soi.

De manière générale, le roman (comme la plupart des livres écrits sur le génocide) offre un tableau particulièrement sombre de l’humanité. Durant le génocide, les victimes sont écrasées comme des cafards, par des tueurs apparemment privés de conscience. De plus, la représentation offerte par Monénembo des mois et des années qui suivent le génocide est tout aussi désolante. Les Occidentaux apparaissent cyniques (le caméraman de la BBC Rodney) ou pervers (le pédophile Van der Poot). Quant aux humanitaires ou aux assistantes sociales, elles ne parviennent pas, malgré leurs bons sentiments et leur énergie, à empêcher le pire d’advenir.

Mais ce qui suscite le plus grand trouble (jusqu’à un sentiment de malaise) dans l’esprit du lecteur tient à la personnalité du héros narrateur. Victime du génocide, Faustin ne sombre pas dans le désespoir, ni dans le mutisme. Privé de tout cadre moral, il chemine cynique, menteur et violent dans le Rwanda de l’après génocide. A l’instar des enfants soldats mis en scène par d’autres romanciers africains (Dongala, Johnny chien méchant ; Kourouma, Allah n’est pas obligé), Faustin semble jouir du pouvoir qu’il exerce sur les autres, en chef de bande autoritaire et tout puissant, avant d’être broyé par une société incapable de lui faire retrouver son innocence perdue.

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