Moisson de crânes

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Abdourahman A. Waberi, Moisson de crânes, Le Serpent à plumes, 2000

 

Les textes écrits dans le cadre du projet initié en 1998 par Nocky Djedaoun Rwanda : écrire par devoir de mémoire, peuvent être classés, parmi d’autres critères possibles, en deux groupes, selon la part de fiction qu’ils recèlent. Les six textes brefs du livre d’Abdouraham A Waberi se situent au croisement des deux groupes. Les trois premiers, à l’instar des livres de Diop (Murambi, Le livre des ossements) et de Monénembo (L’aîné des orphelins), font le choix de la fiction ; les trois derniers celui du témoignage, évoquant (comme le fait Véronique Tadjo dans L’ombre d’Imana) les séjours de l’auteur à Kigali ou à Bujumbura.

La préface propose une réflexion sur les limites du langage, lorsqu’il s’agit de représenter un génocide. L’auteur y signale ses hésitations devant la tâche littéraire à accomplir, ses moments de découragement, son sentiment d’impuissance. Et pourtant, que faire d’autre qu’ « élever un panthéon d’encre et de papier à la mémoire des victimes »[1], témoignage fragile et essentiel pourtant, pour contrer les manœuvres des négateurs qui « viennent sarcler, définitivement cette fois, les tombes et les cimetières ». D’emblée, à l’écoute de ces deux brèves citations, on peut relever la veine poétique qui caractérise la première moitié du livre et qui se traduit par un usage fréquent des métaphores et par l’insertion d’extraits poétiques empruntés à Aimé Césaire.

Poétique de l’éclat, de la discontinuité, de la brièveté : tel est le choix d’un auteur qui multiplie les voix, les notations, les décrochements temporels, pour dessiner les contours d’une réalité qui échappe à la représentation. Ainsi, on entend successivement la voix de l’auteur, celles de victimes dont il a recueilli le témoignage, mais aussi celles d’un prisonnier ou d’un organisateur du génocide. L’intention est double, comme elle l’est chez Diop : susciter l’émotion du lecteur face à l’étendue des souffrances des victimes innocentes du génocide, et la stupéfaction ou le découragement devant le déni ou l’absence de culpabilité des prisonniers, les délires racistes et la violence des appels aux meurtres des assassins. Cette parole génocidaire a par ailleurs une sorte de charme troublant, presque hypnotique, en ce sens qu’elle multiplie les envolées métaphoriques pour entraîner ses auditeurs dans une spirale meurtrière.

Le livre se termine par un texte intitulé Bujumbura plage. On y découvre le portrait de la jeunesse dorée du Burundi, s’égayant impassible le long d’une plage sécurisée qui n’est pas sans rappeler la piscine de Kigali avant le génocide du roman de Gilles Courtemanche. Le détour par le Burundi permet d’élargir la perspective et de rappeler qu’existe aujourd’hui encore dans ce pays une situation de guerre civile d’usure, dont les contours rappellent en miroir ceux de la situation rwandaise des années 90. Et le texte de Waberi de se conclure sur une dernière phrase qui annonce de noirs lendemains (et qui suggère indirectement que les écrivains n’ont jamais le dernier mot) : « Les infiltrés (le terme est utilisé ici par les militaires tutsis pour désigner les rebelles hutus), on les a oubliés un peu trop vite ces derniers temps. Eux non plus n’ont encore dit leur dernier mot ».

[1] Une formule similaire apparaît, plus émouvante puisqu’elle renvoie à une situation réelle de massacres, dans les dernières lignes du témoignage de Scholastique Mukasonga, Inyenzi ou les Cafards, Gallimard, Continent noir, 2006. Parlant des membres de sa famille ou des amis dont elle n’a jamais retrouvé les corps, elle écrit : « Les assassins ont voulu effacer jusqu’à leur mémoire mais, dans le cahier d’écolier qui ne me quitte plus, je consigne leurs noms et je n’ai pour les miens et tous ceux qui sont tombés à Nyamata que ce tombeau de papier »

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