Murambi le livre des ossements

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Boubacar Boris Diop, Murambi. Le livre des ossements, Stock, 2000

 

Boubacar Boris Diop, « Génocide et devoir d’imaginaire », in Rwanda. Quinze ans après. Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi. Revue d’histoire de la Shoah, 2009

Dans un article du volume consacré en 2009 par la Revue d’histoire de la Shoah au génocide des Tutsi, Boubacar Boris Diop revient sur l’initiative Rwanda : écrire par devoir de mémoire, qui permit en 1998 à dix écrivains africains de se rendre au Rwanda en résidence d’écriture. Il s’interroge sur le sens et les limites d’une telle initiative, avec lucidité et sans éviter les questions embarrassantes.

Parmi les remarques qu’il formule sur les livres qui ont été écrits dans le cadre de ce projet, celles qui portent sur la légitimité des fictions (« De grâce n’écrivez pas de romans avec ce que nous avons vécu, rapportez fidèlement ce que nous vous avons raconté, il faut que le monde entier sache exactement ce qui s’est passé chez nous », s’entend-il supplier par des rescapés (p.371)) et malgré tout sur leur efficacité dans la lutte contre l’oubli retiennent ici notre attention. « La fiction est un excellent moyen de contrer le projet génocidaire. Elle redonne une âme aux victimes, et si elle ne les ressuscite pas, elle leur restitue au moins leur humanité en un rituel de deuil qui fait du roman une stèle funéraire » (p.376) A ce titre, elle complète le travail des universitaires et parvient à cerner, mieux que les ouvrages précis, objectifs, des historiens (encore que le Rwanda offre un terrain inépuisable aux conflits entre les historiens…) la violence , la folie, les passions ou les souffrances des victimes et des bourreaux du génocide des Tutsi.

Dans son roman, Boubacar Boris Diop multiplie les voix narratives, accordant à chacune l’espace d’un ou de plusieurs chapitres. Alternance des voix dans les première et troisième parties du roman, dont les événements évoqués se déroulent durant la nuit du 6 avril (1ere partie) et les trois mois du génocide (3e partie). Voix unique du narrateur dans les parties deux et quatre, qui raconte le retour au Rwanda en 1998 de Cornélius, exilé en 1973. Ce dernier revient dans son pays d’origine à la recherche de la vérité sur les actions de son père durant le génocide.

Une telle structure privilégie l’éclatement de la chronologie, la dispersion des voix : seuls des fragments de texte décousus semblent aptes à rendre compte d’une réalité chaotique. Cependant, des liens se nouent au fil des pages entre les différents chapitres, des fils conducteurs apparaissent qui permettent en fin de compte aux lecteurs de s’orienter.

La quête qui conduit Cornélius sur les traces de son passé familial est le fil conducteur principal du récit. Elle l’entraîne dans un difficile voyage au bout de la nuit génocidaire, à travers l’espace et le temps, au cours duquel il découvre d’une part la très grande responsabilité de son père dans les événements tragiques de l’école de Murambi et d’autre part le destin tragique de certains rescapés du génocide. Cornélius acquiert quant à lui une conscience profonde de l’ampleur de la tragédie rwandaise.

Sur un autre plan, ce personnage est une sorte de projection (partielle) de l’auteur. Il représente tous ceux qui en Afrique ont assisté de loin au génocide, impuissants et sentant naître en eux un immense sentiment de culpabilité. Pour s’en alléger, Cornélius caresse en se rendant au Rwanda en 1998 le projet d’écrire une pièce de théâtre sur le génocide. Cependant, profondément marqué par son voyage, il renonce à son projet théâtral (parce que ressenti comme trop « littéraire ») au détriment d’une parole capable (peut-être) de « dire inlassablement l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus (…) des mots couverts de sang et de merde » (p.226).

La force du roman de Boubacar Boris Diop réside également dans le fait qu’il entraîne les lecteurs dans une sorte de voyage à l’intérieur de la conscience des différents acteurs du génocide des Tutsi, rendu possible par la multiplication des voix narratives. Nous entendons successivement des témoignages plus ou moins étoffés de victimes du génocide, mais également de quelques génocidaires (dont celle du père de Cornélius, le docteur Joseph Karekezi, organisateur des massacres de Murambi) et d’un colonel français chargé de l’évacuation vers le Congo des responsables du génocide.

L’effet produit sur le lecteur par la juxtaposition de ces paroles rappelle celui que la lecture successive des trois livres de témoignages recueillis par Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vieUne saison de machettesLa stratégie des antilopes) provoque : un mélange d’infinie tristesse face aux témoignages des victimes et d’effroi à l’écoute des propos à la fois inhumains et pragmatiques des planificateurs ou des exécutants du génocide. Sens de l’organisation, volonté d’effectuer correctement le travail, obéissance aux ordres, autant de qualités mises au service d’un projet d’extermination.

On songe donc à la lecture de ce roman à ce que Hannah Arendt avait nommé à l’occasion du procès d’Eichmann, responsable de la mise en œuvre de la solution finale, la banalité du mal. On y songe avec toujours la même inquiétude, tant la transformation d’un homme ordinaire en assassin semble aisée. Et on se souvient (hélas !) des derniers mots du texte que Jean Cayrol avait écrit pour le film d’Alain Resnais Nuit et brouillard :

« Qui de nous veille de cet étrange observatoire, pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part parmi nous il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus …

Il y a tous ceux qui n’y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.

Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

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